Joggeuse assassinée : analyse d’un fait divers

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En octobre dernier (2017), la presse titrait « une joggeuse assassinée ». Cette « joggeuse assassinée » s’appelait Alexia Daval. Bien entendu, en tant que joggeuse passionnée de criminologie, j’ai suivi et analysé ce fait divers. J’ai voulu écrire un article directement mais j’avais peur de ne pas être comprise. Depuis les aveux du mari, Jonathann Daval, je me dis que ça vaut la peine de décortiquer cette affaire. Je partage ici avec vous ma critique des médias quant à la manière dont ce fait divers a été traité et la manière dont ce type d’affaire imprègne notre cerveau (de joggeuse). 

Petite remarque préalable, si vous tapez « joggeuse » sur google, les articles qui apparaissent concernent cette affaire… C’est donc une puissante machine médiatique qui met son énergie pour ne plus dissocier les mots « joggeuse » et « assassinée ».

Joggeuse assassinée, rappel des faits

Fin octobre 2017, la presse annonçait qu’une joggeuse avait été retrouvée assassinée. Son corps, partiellement brûlé, roué de coups gisait dans un bois. En tant que joggeuse, j’ai bien entendu lu attentivement les articles s’y référent. Non pas par curiosité morbide, mais pour comprendre comment les médias traitent ce genre d’affaire. Des meurtres de joggeuses, il y en a déjà eu et le traitement des médias reposent sur une mécanique commune que j’ai envie de disséquer. Fin janvier 2018, soit 3 mois après l’assassinat, la mari est passé aux aveux.

Joggeuse assassinée, une femme dépourvue de nom

J’ai demandé à mon entourage s’ils connaissaient la dernière affaire de « joggeuse assassinée » et tout le monde m’a répondu « Oui, oui c’est le mari je crois qu’il a avoué ». Et comment elle s’appelle ? « Euhhh » Personne ne peut donner le nom de la joggeuse et pour cause… Si vous cherchez dans la presse, les titres utilisent « la joggeuse » pour parler de Alexia Daval. Pour les médias, son nom importe moins que sa qualité de « joggeuse ». Lorsqu’ils mettent « Alexia Daval » c’est pour rajouter « la joggeuse assassinée » puisque ses noms et prénoms n’évoquent rien…

Cette technique a pour but de mettre l’accent sur le hobby de cette femme plutôt que sur sa personne, ce qu’elle était, qui elle était car ce qui intéresse le lecteur, c’est son hobby visiblement.

joggeuse assassinée

Petite parenthèse : D’ailleurs, maintenant que le mari a avoué, la joggeuse a retrouvé son prénom, surtout auprès de l’avocat du mari qui explique que « Alexia » avait telle ou telle personnalité. Sa qualité de joggeuse n’est plus d’aucune utilité pour la défense du mari. Mais comme il faut quand-même infantilisé cette femme, l’avocat ou certains articles l’appellent « Alexia » là où personne ne parle de son mari « Jonathann » mais bien de « Jonathann Daval ». Si vous faites un peu attention, vous verrez que les médias aiment à donner les prénoms (sans les noms) de certaines catégories de personnes comme les femmes, les enfants, les étrangers qui visiblement sont indignes d’un patronyme complet.

Joggeuse assassinée, joggeuse à temps plein

J’ai dû lire de nombreux articles pour découvrir que Alexia Daval était employée de banque. Les médias se servent de son hobby pour en faire son activité principale « les obsèques de la joggeuse » ou « une marche en mémoire de la joggeuse assassinée ». Cette femme assassinée devient joggeuse à temps plein. Si elle avait eu des enfants, les médias auraient titré « la joggeuse mère de famille » tout au plus mais rien concernant son métier, ses autres hobbys, sa vie.

Vous me direz que les faits ont eu lieu pendant son jogging. Certes, mais si un médecin sortait faire son jogging et tombait sur un marginal qui le tue, je vous garantie que la presse ne titrera pas « un joggeur assassiné » mais bien « un médecin sorti faire son jogging sauvagement assassiné par un marginal ». Ce qui est radicalement différent.

Joggeuse assassinée, victime à temps plein

Curieusement, aucun média n’a titré « un dangereux criminel recherché suite à la découverte du corps d’une femme ». Non, c’est la victime qui intéresse. C’est une femme, jeune, belle qui court. Le reste importe peu. Il faut miser toute la concentration là-dessus car ça fait vendre.Qu’il y ait un assassin dans les rues ? Bon, un de plus et après. Par contre, le besoin que les femmes s’identifient à cette joggeuse est beaucoup plus intéressant. Que les hommes y projettent leurs femmes, leurs filles, leurs soeurs, aussi.

Ce stratagème ne sert qu’à la projection de soi sur la victime. Surtout si vous êtes une joggeuse. Pourtant, le problème n’est pas la victime, le problème vient de la personne capable de commettre de tels actes.

Joggeuse assassinée, un peu sa faute

Ce qui est effrayant avec ce genre d’affaire c’est que, hommes comme femmes, veulent savoir les détails comme « c’était où exactement » et surtout « c’était à quelle heure »…Ah mais bon si elle va courir là à cette heure-là c’est quand même un peu de sa faute. Car oui, plutôt que de nous indigner du fait q’une femme ne peut pas aller dans les mêmes endroits aux mêmes heures sans se faire agresser ou tuer, l’opinion publique préfère accabler la joggeuse assassinée. Cela permet à chacun de se rassurer et de se dire « moi je ne sors pas seule à telle heure, à tel endroit et donc je suis à l’abri ».

Ainsi, dans l’opinion publique on accepte ou pardonne presque aux agresseurs puisque si les victimes ne se présentaient pas à eux, ils n’agresseraient pas. Bien entendu. Tout le monde s’en convainc pour se rassurer. Alors que tout le monde sait bien que les cas d’agressions ou de meurtres par des inconnus représentent une petite minorité de faits. Dans la majorité des cas, plus de 80% des cas mesdames, l’agresseur est/était/sera quelqu’un de votre entourage. Ce qui d’ailleurs a été confirmé dans le cadre de cette affaire, le mari ayant avoué les faits.

Et donc, plutôt que de vous dire « c’est un peu de sa faute, elle aurait du faire attention », indignez-vous de ce monde injuste et inégale qui permet aux hommes de sortir courir n’importe sans risquer de se faire tuer. C’est ça qu’il faut dénoncer et pas enfoncer une femme assassinée parce qu’elle serait sortie trop tôt le matin ou trop tard le soir.

Joggeuse assassinée, message subliminal

Le but des médias est simple : envoyer des messages subliminaux. Sortez des entiers battus et vous allez mourir. Ce qui doit servir d’exemple aux autres femmes. Intégrez et imprégnez ça dans vos têtes. Hors zone = danger = vous le saviez. Si on vous disait qu’une employée de banque a été assassinée, il n’y a pas de message subliminal fort derrière. Si on vous disait qu’une femme a été assassinée à 5 heures du matin, vous saisissez et intégrez tout de suite le message subliminal. Ce message dit « Mesdames, ne sortez pas des sentiers qu’on a dessiné pour vous. Que des générations et des générations d’hommes ont dessiné pour vous. Autrement, vous finirez brûlée dans un bois« .  A vous de voir si vous voulez jouer le jeu des médias ou si vous voulez prendre votre place dans la société.

Joggeuse assassinée, une réalité plus simple

Non ce n’était pas l’histoire sordide d’une joggeuse partie courir sans jamais revenir. Et non ce n’était pas un tueur en série. Non ce n’était pas un marginal en mal de vivre. Et non, la réalité est beaucoup plus banale. Son mari a avoué avoir manigancé tout cela après une dispute qui aurait mal tournée. Là où le « mari tueur » (que la presse n’appelle pas comme ça par ailleurs étant donné que lui a droit à son nom et son prénom : Jonathann Daval) a fait fort, c’est qu’il s’est servi des peurs existantes pour maquiller son crime. Il savait peut-être qu’une joggeuse assassinée allait soulever l’émotion publique et marquer les esprits. C’est d’ailleurs plus plausible qu’un cambriolage qui aurait mal tourné. Malheureusement pour lui et heureusement pour Alexia Daval, le stratagème n’aura pas fonctionné longtemps.

Joggeuse assassinée, un fait divers

Une joggeuse se fait tué pendant son jogging, on considère cela comme un fait divers et non pas comme un fait de société. Comme une question problématique de la place des femmes dans l’espace publique. Les médias arrivent à nous faire croire que c’est presque normal et que, qui joue avec le feu, finit par se brûler. La question que les médias devraient traiter n’est pas du point de vue de la joggeuse qui en soi, sort courir mais bien du monde dans lequel on vit et qui réserve un traitement inégal en fonction du fait qu’on soit un homme ou une femme. Au-delà du fait divers, il y a là une question de société.

A toutes les femmes qui lisent les informations, utilisez votre esprit critique pour décortiquer le discours des médias et le contourner. A toutes les joggeuses qui lisent les mêmes infos, battez-vous pour votre place dans la société comme l’ont fait de nombreuses femmes dans l’histoire. Oui, courir est un acte militant. Chaussez vos chaussures et militez en reprenant le contrôle sur votre vie et espérer un jour, un monde meilleur.

 

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